brunel Johnson, Unsplash

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Vers la fin d’une mode genrée masculine-féminine?

Pour la Journée Internationale des Droits des Femmes, je vous parle d’un phénomène qui me me met de la joie au cœur: les vestiaires homme / femme sont sur le point de ne faire qu’un ! Explications.

En cette journée du 8 mars, Journée Internationale des Droits des Femmes, je n’avais pas envie de tomber dans le caricatural sujet du “Nous les femmes, on mérite mieux que des fleurs” ou encore “Messieurs, il n’y a pas de jour pour célébrer la Femme” bla-bla-bla…. Moi, j’avais envie de vous parler d’un sujet positif qui me tient à cœur: l’effacement du genre dans la mode.

Le gender fluid sur le devant de la scène 

Pour ceux et celles qui s’intéressent un petit peu à la mode, qui suivent les dernières tendances des différents défilés sur les réseaux sociaux ou sur papier glacé, vous aurez peut-être remarqué que les lignes prédéfinies du style homme / femme sont en train de bouger, voire même de s’effacer (depuis un moment déjà, on y reviendra plus loin). On tendrait donc vers le “gender fluid” ou « fluidité du genre » dans cet univers que représente l’univers de la mode.

Petit rappel de définition pour bien cerner de quoi on parle. Dérivé de l’anglais gender fluid, le terme englobe tous ceux et celles qui, dans leur identité de genre, ne se sentent ni tout à fait homme ni tout à fait femme, ou à la fois homme et femme, ou encore homme né dans un corps de femme ou inversement. Bref, le mot renvoie à tout ce qui ne correspond pas strictement à la catégorisation binaire entre masculin et féminin, catégorisation dictée par notre chère société.

Couverture de L'Obs, mars 2019. Ni fille ni garçon, la révolution du genre
Couverture de L’Obs de mars 2019 / C.P: Samuel Kirszenbaum pour L’Obs

Parce que l’on parle de catégorisation binaire, de genre et de fluidité du genre, faisons un petit aparté sur les non-binaires. Afin de mieux comprendre ce terme, je vous conseille le numéro du 27 mars 2019 de L’Obs qui a fait sa Une sur le thème « Ni fille ni garçon ». Dans l’édito de l’hebdomadaire, la directrice de la rédaction, Dominique Nora souligne que « les “non-binaires” forment l’avant-garde d’un combat sociétal ». Cette dernière explique bien que « ces personnes se sentent mal à l’aise dans une société trop normative qui – en famille, à l’école ou au bureau – colle à chaque individu une série d’attributs, de traits de caractère, de comportements convenus » . Elle ajoute très justement qu’ils ou elles revendiquent le droit de « ne pas être prisonnier.es du sexe que vous assigne l’état civil (…) et que non, les non-binaires ne veulent pas abolir le genre, comme l’en accusent leurs détracteurs. Ils respectent tous ceux qui se sentent profondément femmes ou viscéralement hommes. Ils veulent juste être pris en considération, que la société devienne plus inclusive et que la domination masculine ne fasse plus partie de notre culture » . A lire absolument si les questions de genres vous intéressent – et vous ne serez pas en train de lire ces lignes sur ce blog si cela n’était pas le cas !

Vers la fin des stéréotypes genrés

De plus en plus, sur les podiums lors des Fashion Week, la mode est de moins en moins genrée et se fait de plus en plus mixte, mélangeant tantôt les codes empruntés au vestiaire pensé pour les hommes, tantôt au vestiaire féminin. Dernier exemple en date, lors de la Fashion Week de Milan de janvier dernier, on a vu sur les catwalks des hommes en dos nus lors du défilé N21. Ce que Sophie Fontanel, journaliste pour L’Obs s’est empressée d’instagrammer et d’appeler des “dédolletés”.

Les dos nus de N21 lors de la Fashion Week de Milan 2020 (C.P: Sophie Fontanel)

Ou encore, lors du dernier défilé Gucci, on a repéré des silhouettes très androgynes, cheveux longs, petite chemise à col sous pull avec collier et veste coupe oversize. Un style profondément “mélange des genres” très assumé. Mannequin homme ou femme, on ne sait plus trop.

Les silhouettes androgynes de Gucci lors de la dernière Fashion Week de Milan (C.P: Fashion Moment)

Enfin, lors du célèbre ¨Pitti Umo”, salon consacré à la mode masculine qui se tient chaque année à Florence (Italie), on a également pu remarquer cet effacement de la virilité masculine qui passe par le dressing. Pour preuve, le créateur Stefano Pilati a présenté dans sa collection appelée « Random Identities » , un défilé avec des hommes portant des colliers de strass en formes de soutien-gorge (à découvrir sur ce lien à la 9’32 ). Il y a aussi des accessoires empruntés au vestiaire féminin: des bottes, des talons, des ceintures… C’est léger, c’est frais, c’est neutre et signe que l’on est libre de porter absolument ce que l’on veut ! Le ton est donné : le soutien gorge, accessoire de lingerie ultra-sexué, ne nous appartient plus, il n’est plus propre aux femmes ! (Défilé à voir sur Youtube).

De tous temps, une mode en transition

Cet effacement des genres n’est pas nouveau dans la mode. Si on remonte le temps – pas trop non plus, mais n’oublions pas qu’au 18e siècle les hommes portaient bien volontiers robes, perruques, maquillage – le mélange des genres a toujours existé. Déjà dans les années 20, le look androgyne, dit “à la garçonne” venait par-ci, par là s’intégrer dans les vestiaires féminins pour libérer au sens propre du terme, les femmes. En effet, l’histoire a eu une influence directe sur la mode. Pendant l’émergence des mouvements féministes de la fin du XIXe siècle, aux Etats-Unis et en Europe, on a vu les femmes changer de vestiaire, arborant des bloomers, sortes de culottes bouffantes portées sous une courte crinoline, plutôt utilisés pour les activités sportives. Et sous la pression du mouvement féministe français, les femmes ont tenté de se délivrer du corset. C’est la Première Guerre mondiale qui aura eu la peau de ce dernier. De manière générale, la Première Guerre mondiale a imposé aux femmes un changement de tenue radical. Lorsqu’elles, dans les usines, elles ont remplacé les hommes partis au front, elles ont dû délaisser leurs corsets et raccourcir leurs jupes. Celles-ci ont aussi commencé à porter des pantalons lorsqu’elles ont dû prendre la place des hommes dans les transports publics , sur les chantiers ou encore dans les hôpitaux. A la libération, sur la scène de la mode, c’est Coco Chanel qui incarne le mieux ce vent de liberté au travers de ses créations: elle dessine des tenues pour assister aux courses de chevaux, des polos et des pantalons. Choses inédites pour la bourgeoisie ! Elle raccourcit aussi  les jupes et supprime définitivement le corset sous les belles robes de l’époque. Dans le vestiaire de Coco, les cheveux se font plus courts, les tailles dessinées sont supprimées et le pantalon est de mise.

Plus tard , c’est Yves Saint Laurent qui s’impose sur le mouvement de la libération des femmes avec son légendaire smoking. Puis, le créateur Jean Paul Gaultier a beaucoup fait parler de lui en 1985 quand, à l’occasion de la collection “Et Dieu créa l’Homme” il présente au public, sa jupe pour hommes, qui ressemble tout particulièrement à un kilt, kilt porté traditionnellement par les hommes écossais , bousculant les conventions et remettant en cause les clichés vestimentaires, comme expliqué sur son site internet.

Image du défilé JP Gaultier “Et Dieu créa l’Homme” (1985) extraite du site web du créateur

En 2014, le grand magasin de luxe new-yorkais Barneys lance sa collection “Brothers, Sisters, Sons & Daughters“. Cette dernière, signée par le photographe Bruce Weber, comprend une série de cinq vidéos de cinq minutes, avec en tête d’affiche des mannequins transgenres. Avec cette collection, Barneys frappe fort et affirme son soutien aux personnes transgenres, où ils racontent leurs histoires, les sublimant lorsqu’iels parlent face caméra, afin de briser les stéréotypes.

Quelques temps plus tard, c’est & Other Stories, la chaîne suédoise de prêt-à-porter qui choisi de mettre en avant une mode moins genrée avec Jenny Shimizu (top model star des années 90), dans une campagne romantico-lesbienne. On ne peut pas évoquer ici les nineties sans parler de Kate Moss qui, elle aussi, a prôné l’androgynie dans de nombreuses campagnes et sur les podiums. Tout comme Andrej Pejic, mannequin transgenre très vite devenue égérie unisexe de Jean Paul Gaultier. « On ne parle plus de genre mais d’identité » , avait dit Hedi Slimane, il y a maintenant plusieurs années, venant démontrer que la mode est en renouvellement depuis ces années là.

Andrej Pejic sur le catwalk de JP Gaultier (Haute Couture FW 2011/2012) / C.P: Pinterest

En 2016, pour sa collection printemps-été 2016, Louis Vuitton avait choisi Jaden Smith pour présenter sa collection femme en lui proposant de porter la jupe, tandis que Marc Jacobs avait fait appel à la réalisatrice transgenre Lana Wachowski pour sa campagne.

Jaden Smith dans la collection printemps été 2016 de Louis Vuitton (C.P: Getty Images)

Plus récemment, ce sont les costumes slim d’Hedi Slimane pour Dior, quand il était Directeur artistique de la maison, qui avait lancé une nouvelle offensive contre les stéréotypes de genre. Le créateur, en effet, a réussi le pari d’une mode non-genrée en inventant des silhouettes neutres, unisexes qui plaisent autant aux hommes qu’aux femmes. Dans une interview donnée au magazine Vogue Paris, la top-modèle et actrice androgyne Erika Linder, Nicolas Ghesquière (Louis Vuitton) est LE créateur de mode qui représente le mieux cette vague unisexe à travers ses collections : « Il prône la diversité en intégrant des personnes non-binaires et transgenres aux défilés et campagnes de la maison. »

Richie Phoenix (C.P : Chris Colls)

Aujourd’hui, bon nombre d’enseignes dites “tout public” proposent elles aussi des collections unisexes en surfant sur la mouvance lancée par les grandes maisons. En mars 2015, le grand magasin londonien Selfridges lance Agender, trois étages proposant des vêtements “neutres” d’une quarantaine de marques. Au même moment, on voit au Japon un autre phénomène, les “genderless kei”, ces garçons qui rejettent les codes traditionnels en adoptant un look androgyne extrême. Des designers émergents viennent y apporter leur créativité tels que Rad Hourani, J.W.Anderson (qui fait porter des combinaisons cintrées et chaussures compensées vernies à ses modèles homme) ou bien Shayne Oliver. Les Français adeptes du “dégenré” ne sont pas en reste avec des marques comme Monsieur Lacenaire, Amish Boyish, AMI ou, dernière née, Louie, Louie. Même les enseignes dites de “mass market” s’y mettent. Ainsi, en 2016, Zara a introduit sa première offre unisexe sous l’étiquette Ungendered, une quinzaine de basiques identiques pour hommes et femmes allant du XS au XXL. 

Zara a lancé en 2016 sa collection unisexe “Ungendered” / CP: Zara

En 2017, c’est la fondatrice d’Agent provocateur, Serena Rees, qui lance sa marque “gender fluid” au nom simple mais efficace : “Les girls les boys“. La première collection se compose d’une centaine de pièces, et propose aussi bien des chaussettes que des sous-vêtements, mais aussi des bodys, sweat-shirts, chaussettes et autres tee- shirts à détails graphiques. Cette collection a été imaginée pour être portée par les deux sexes. Et c’est plutôt canon !

Image issue du site web Les girls les boys

Depuis 2019, on ne compte plus le nombre de défilés mixtes. Dior, Vuitton, Hermès, Paul Smith , Kenzo… autant de silhouettes masculines qui se font de plus en plus féminines, mariant des matières douces, fragiles (du satin, de la soie, de l’organza), des couleurs subtiles, des tons pastels, évoquant la grade-robe des femmes. Dans Le Monde, la journaliste Carine Bizet résume ainsi le changement d’époque qui s’est manifesté lors des dernières Fashion Week : « après le règne du sportswear et du duo sweatshirt-baskets , le style masculin se dirige vers une ère plus romantique, une forme de virilité moderne qui assume sa tendresse sans renoncer à sa force. »  Bref, le vestiaire homme se veut plus romantique, plus sensible et cela colle parfaitement à notre l’ère où la parole des femmes se veut plus libre, les mouvements féministes, et surtout queer, prennent de plus en plus d’ampleur et de résonance, et où la binarisation des genres se retrouve moins marquée.

Du côté des “people” aussi on mise beaucoup sur le mélange des vestiaires. Ainsi, pour reprendre ce qui a été annoncé plus haut, dans l’univers de la musique, on découvre Justin Bieber cheveux roses et arborant un sweat de la même couleur dans son dernier clip, Yummy. Et plus récemment, c’est le très aimé Harry Styles (ex-chanteur des One Direction) qui a beaucoup surpris en couverture du magazine Beauty Papers. Installé sur une chaise, jambes croisées, quasiment nu et tout tatouages dehors, le chanteur est apparu en bas résilles dans des mocassins, dans une position très féminine. Le tout dans un style signé Gucci. Le magazine britannique explique qu’au travers cette couverture, le message est d’explorer, de regarder, d’analyser les idées qui façonnent nos représentations de la beauté dans notre monde d’aujourd’hui. En commentaire de l’image, on peut ainsi lire: « Traiter les gens avec bienveillance sonne comme une révélation et une révolution en soi. C’est un appel indéniable à agir et une invitation à créer un monde plus aimable, qui que vous soyez, quoi que vous soyez et quelle que soit la manière dont vous agissez.» La mode, les people, et maintenant le secteur de la beauté vient rejoindre les rangs des acteurs pour un questionnement du mélange des genres.

Capscreen du compte Instagram de Beauty Papers

Une mode qui s’installe dans la vie quotidienne

On ne va pas se mentir: certaines collections no gender de grandes maisons de couture sont justes importables dans la rue, dans notre vie de tous les jours. On a un peu de mal à imaginer les hommes avec ce collier strass-soutif ou les femmes en costume-transparent. En revanche, les collections des grandes marques citées plus haut nous inspirent d’avantage. On ne dira pas qu’elles ont été précurseuses de la tendance mode du Je-pique-tout-à-mon-homme mais les rappeurs (aussi étonnant que cela puisse paraître) arborent souvent dans leur clip, des sweats roses et les filles des casquettes, le tout dans un jean “boyfriend”. Finalement, sans le savoir, en enfilant les caleçons de nos mecs , en leur piquant certains de leur tee-shirts ou en leur chipant plusieurs de leurs sweats et bonnets en laine, on contribue à notre manière à briser les codes.

La mode, aussi diverse soit-elle, aussi fugace soit-elle, ne cesse de nous étonner, véritable éternel recommencement. Une chose est sûre, la virilité masculine ou l’ultra-glamour féminin ne sont plus les moteurs de cette dernière. Les tenues d’hommes se féminisent et le vestiaire féminin se fait plus “brut”, oversize et neutre.

Une conclusion à tout cela ? Le futur de la mode est forcément “gender free” alors continuons de piquer les fringues de nos mecs et incitons nos mecs à piquer nos fringues après tout ! Inversons les rôles ou au moins adoptons des fringues dites neutres qui ne nous cantonnent pas à notre sexe !

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