Miguel Bruna, ©Unsplash

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Asia, Golshifteh, Malala et tant d’autres femmes bannies de leur pays

Elles font parties de ces femmes contraintes de quitter leur pays sous le poids de leur conviction. Retour sur le parcours de ces dernières, devenues influentes.

Asia Bibi, Golshifteh Farahani, Malala Yousoufzai font parties de ces femmes chassées de leur pays, condamnées à fuir leur terre parce qu’elles défendent le droit des femmes, le droit à l’éducation, à la culture – entre autres. Comment au XXIe siècle sommes-nous encore confronté·e·s à ce genre de situations révoltantes ? Gros plan sur ces femmes qui se battent pour un monde plus juste. 

Des femmes devenues célèbres par leur prise de position

Ces derniers jours, elle est extrêmement médiatisée. En 2009, Asia Bibi a rejoint ce “club” de femmes contraintes à fuir leur pays à cause de leur acte, leur croyance, leur religion. Le 14 juin 2009, assoiffée, Asia Bibi, ouvrière agricole, est allée chercher de l’eau à un puits, à quelques mètres de là où elle travaillait sans relâche sous un soleil de plomb lors d’une cueillette de baies. Oui mais voilà, nous sommes au Pakistan, et Asia est chrétienne (les chrétien·ne·s ne représentent que 2% de la population). Lorsqu’elle boit une gorgée d’eau et en ramène aux autres femmes, l’une d’elles refuse de boire prétextant que l’eau est impure, souillée car Asia n’est pas musulmane. C’est là que la pakistanaise se défend en avançant qu’elle ne croit guère en le prophète Mahomet, affichant alors ses convictions religieuses. Après un signalement au commissariat de police, cette dernière est inculpée de blasphème, incarcérée et reçoit de nombreuses menaces de mort. Certains iront même jusqu’à mettre sa tête à prix. 

La chrétienne pakistanaise est condamnée en première instance à la pendaison pour blasphème puis au bout de longues années de procès et de batailles judiciaires, elle est  définitivement blanchie le , par la Cour suprême du Pakistan mais reste en prison car le climat à l’extérieur est hostile. Des manifestants extrémistes islamistes réclament sa mort et exigent un recours. 

La fin du calvaire intervient finalement au printemps 2019 et Asia Bibi est autorisée à quitter le Pakistan, à destination du Canada où elle rejoint deux de ses filles, qui ont fuit il y a plusieurs mois le pays, de peur de représailles.

« À ceux qui m’ont fait du mal au Pakistan, j’ai tout pardonné »

Asia Bibi

Il aura fallu dix ans de batailles judiciaires, la mort de certains de ses défenseurs (comme l’ancien gouverneur du Penjab, natif de sa région d’origine) , et des années de peur et d’incertitude pour qu’Asia retrouve une vie, loin de sa terre natale. Mais encore aujourd’hui, sa sécurité fait l’objet de beaucoup d’interrogations car les extrémistes veulent toujours sa mort. Anne-Isabelle Tollet, journaliste et autrice de deux ouvrages sur l’histoire d’Asia Bibi expliquait au journal La Croix le 8 mai 2019: « À leurs yeux, le départ d’Asia Bibi est une défaite et le signe que l’Occident gouverne le pays. […] Des représailles sont possibles, et pas nécessairement contre la communauté chrétienne, car leur but est de déstabiliser le gouvernement plus généralement. » Quand à savoir si Asia devra vivre sous protection policière ou bien même changer d’identité, la journaliste répond:  « Ce n’est pas sûr. Il ne circule aucune photo récente d’elle, le visage qu’on lui connaît, c’est celui qu’elle avait quand elle avait 25 ans. »

Après dix ans de calvaire, la chrétienne Asia Bibi a quitté le ...
Enfin Libre !, le livre d’ Asia Bibi co-écrit avec Anne-Isabelle Tollet, Editions du Rocher

Depuis, son visage est connu et largement diffusée car elle vient de paraître un livre dans lequel elle revient sur son histoire et ses années de galère. Enfin Libre (éd. du Rocher, janv. 2020) a été écrit avec Anne-Isabelle Tollet, qui n’a eu de cesse de faire parler de l'”Affaire Asia Bibi”, quand elle était grand reporter (actuellement rédactrice en chef à Cnews).

Vendredi 28 février dernier, Asia Bibi a été reçue par le président de la République, Emmanuel Macron, au sein du Palais de l’Élysée. Celle qui vit à présent au Canada demande aujourd’hui l’asile à la France. « Nous étudierons favorablement cette demande », pouvons nous lire dans un article paru le jour de sa rencontre avec le chef de l’Etat dans les colonnes du Figaro. Comment rester de marbre face à cette personne qui déclare dans son livre: « À ceux qui m’ont fait du mal au Pakistan, j’ai tout pardonné. […] D’ailleurs, je pense que la personne qui a le plus haut degré dans la foi est celle qui arrive à pardonner ». Une vraie leçon d’altruisme !

Une balle dans la tête pour son combat pour l’éducation

Il y a quelques années, en 2008, une autre femme été présentée au monde entier pour son combat et ses prises de position. On a tellement été touché par son histoire que très vite on s’est mise à l’appeler par son simple prénom : Malala. Née le 12 juillet 1997 à Mingora, au Pakistan, Malala Yousoufzai est une militante pour le droit à l’éducation des filles depuis ses 11 ans. Issue d’une famille modeste, progressiste, son père, directeur d’école, l’incite à s’affranchir des diktats de la société. Dans son blog diffusé par la BBC, elle dénonce les actions des talibans, coupables de détruire des écoles et d’empêcher l’éducation des jeunes filles. Le 9 octobre 2012, Malala est victime d’un attentat innommable: alors qu’elle s’apprête à rejoindre son établissement scolaire, des talibans montent dans son bus, et l’un d’eux lui tire une balle dans la tête. Touchée à la tête et au cou, elle est alors dans un état critique. Transférée dans plusieurs hôpitaux avant de rejoindre celui de Birmingham (Angleterre) où elle subit plusieurs opérations, la jeune fille de 16 ans s’en sort miraculeusement. Sortie d’affaire, son histoire est un exemple pour tou·te·s les militant·e·s du droit à l’éducation dans le monde entier. Elle raconte son histoire dans un ouvrage intitulé sobrement “Moi, Malala je lutte pour l’éducation et je résiste aux talibans“, qui a connu un grand succès, lui permettant de se voir décerner de nombreux prix prestigieux pour son action. En 2012, elle est distinguée par le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes. En 2013, elle se voit décerner le prix Sakharov par le Parlement européen, et le prix Ambassador of Conscience d’Amnesty International. En octobre 2014, elle reçoit le très convoité prix Nobel de la paix, qu’elle partage avec l’Indien Kailash Satyarthi, lui aussi militant du droit des enfants et du droit à l’éducation. Enfin, à seulement 18 ans, le célèbre magazine Time classe Malala dans la liste des cent femmes les plus influentes de la planète.

Malala Yousoufzai en couverture de Times Magazine, 2013

Malala est un exemple de lutte des femmes pour plus d’équité et de justice sociale. Elle n’est qu’un seul visage parmi beaucoup d’autres, moins dans la lumière, pour que les choses changent et évoluent. Récemment, le mardi 25 février dernier, on a vu Malala à l’université d’Oxford aux côtés d’une autre très jeune figure militante, Greta Thunberg – l’adolescente qui a inspiré un mouvement mondial de manifestation pour le climat et pour protester contre l’inaction des gouvernements face à la crise environnementale qui touche le monde entier. Sur Instagram, Malala a posté une photo d’elles deux avec en légende: « La seule amie qui me ferait sécher les cours. » Drôle d’ironie non pour pour celle qui lutte pour l’accès à l’éducation des jeunes filles !

Capscreen issue du compte Instagram de Malala Yousoufzai

On ne compte déjà plus le nombre de critiques, de petites phrases méprisables et d’interjections dont est victime la jeune suédoise, allant même à la décrédibiliser du fait de son syndrome d’Asperger1)maladie mentale d’origine psychologique impliquant un trouble du développement neurologique. N’est-ce pas plutôt parce qu’elle (si jeune et si engagée) soulève des questions hautement importantes, dénonce le poids des lobbyistes et l’inaction des gouvernements ? Mais tout ça relève d’un autre débat. Le même débat qui guide notre société capitaliste toute entière: aucun mal blanc de plus de 50 ans ne souhaite se faire diriger par une très jeune femme blanche même si ce que dit cette dernière est intelligent ! Depuis son compte Twitter, Greta Thunberg a affirmé: « J’ai Asperger et cela signifie que je suis parfois un peu différente de la norme. Et – dans de bonnes circonstances – être différent est un super-pouvoir », mettant en avant le hashtag #aspiepower.

Bannie de son pays pour avoir retiré son voile

Une autre femme est connue pour son goût pour s’affranchir des conventions prédéfinies dans son pays. Actrice depuis ses 14 ans, Golshifteh Farahani est une star du cinéma à Téhéran (Iran). Plus les années passent, plus elle se fait repérer au-delà des frontières et joue dans des rôles de plus en plus importants. En 2008, l’actrice décide d’apparaître les cheveux libres, sans voile pour recouvrir sa tête et ses cheveux, sur le tapis rouge du film Mensonges d’Etat où elle joue aux côtés de Leonardo DiCaprio. Une consécration pour l’iranienne ! En 2012, elle dévoile un sein dans un film présélectionné pour les César 2012. Ç’en est trop pour le gouvernement iranien qui voit d’un mauvais œil son apparition dans des films américains, la soupçonnant de prendre part au conflit irano-américain. A la suite de cet épisode, l’Iran durcit le ton à son égard et lui demande donc de ne plus quitter le pays. Elle désobéit et choisit l’exil.

Elle est revenue sur ce passage de sa vie sur le plateau de Quotidien il y a quelques mois et explique: « Après mon tournage avec Ridley Scott, le gouvernement n’a pas aimé que je travaille avec les Américains […] Ils pensaient qu’il y avait la CIA derrière tout ça et qu’ils voulaient détruire l’image du pays et de l’islam et moi j’ai dit non, Ridley Scott c’est pas du tout ça. […] Après sept mois d’interrogation des services secrets, moi à chaque fois je portais deux culottes, dit-elle en étouffant un rire, je ne savais pas si je rentrais à la maison, s’ils allaient m’emmener quelque part, je voulais au moins avoir deux culottes. C’est à ce point là, c’est très effrayant. Bref, je suis partie et bien sûr les choix que j’ai fait après ça (ne pas porter le voile pour la première de Mensonges d’Etat à New-York, jouer dans les films sans voile), tout ce que j’ai fait c’est devenu un acte politique mais c’était pas du tout le cas » conclut-elle, résignée. Aujourd’hui installée en France, à Paris, elle a joué dans de nombreux films tels que « Poulet aux prunes » (de Marjane Satrapi), « Deux amis » (de Louis Garrel) ou plus récemment « Un divan à Tunis » (de Manele Labidi).

Affiche du fim Un divan à Tunis dans lequel Golshifteh Farahani tient le rôle principal

Dans une interview publiée sur le site du magazine féminin ELLE, Golshifteh Farahani pense que toutes les femmes devraient vivre quelque temps à Paris pour se libérer. « En arrivant en France, j’ai compris que c’était joli d’être une femme. Avant, en Iran, être une fille m’empêchait d’avancer dans la vie. Dans mon pays, le corps des femmes n’existe pas et la notion de plaisir non plus. Ici, je ne dois pas me flageller parce que j’ai du désir. » Dans l’article, elle explique que, jadis, elle se travestissait en homme la nuit, le crâne rasé, les seins bandés, un bonnet sur la tête, et elle sillonnait à vélo les rues à la découverte de Téhéran, libre. « Je voulais juste vivre comme un être humain, dit-elle, ne plus être regardée comme un objet. En fait, je voulais être invisible et c’est impossible quand on est une fille et que les hommes ont le droit de vous jeter de l’acide sans raison, juste parce que c’est l’été ». Encore une femme marquée par son ancienne condition, qui témoigne de l’horreur dont sont victimes ses compatriotes dans son pays et qui a préféré l’exil et la liberté.

Des combats féminins de tous temps

Hier comme aujourd’hui, des femmes se sont soulevées, protestant vent debout contre l’injustice. Revenons un instant sur une femme afro-américaine, Angela Davis, qui a passé sa vie à défendre les autres et qui continue encore de le faire.

C’est au lycée qu’Angela Davis manifeste son engagement militant en rejoignant une organisation de jeunesse marxiste-léniniste du nom de “Advance”. Elle commence alors à participer à diverses manifestations, pour la paix, les droits civiques et connait sa première arrestation alors qu’elle n’est qu’une adolescente. En 1968, elle adhère au Parti communiste américain (dont elle est exclue en 1991, victime d’une purge). Et c’est à la même époque qu’elle devient membre du Parti des “Black Panthers”, mouvement révolutionnaire qui prône la violence politique. Cet engagement politique fort et cet activisme mis en avant lui valent d’être surveillée par le FBI et licenciée de son poste d’assistante en philosophie à l’université de Californie.

Image issue de “The Yanker Poster Collection” / Library of Congress Prints & Photographs (Unsplash)

En, 1970, Angela Davis, est accusée d’avoir participé à une prise d’otages sanglante dans un tribunal de Californie. Bien qu’innocente, elle est mise sur la liste des dix criminels les plus recherchés par le FBI. Arrêtée en octobre 1970 à New York, elle est inculpée par l’État de Californie de meurtre, kidnapping et conspiration, le 5 janvier 1971. Elle risque la peine de mort. C’est alors qu’un comité de libération se crée sous le slogan “Free Angela”. Le mouvement prend de l’ampleur, devient international, rassemblant anonymes, militants, et intellectuels. En France, Louis Aragon ou encore Jean-Paul Sartre participent à sa campagne de libération. Des artistes prennent part au mouvement (John Lennon, les Rolling Stones …). Après seize mois d’emprisonnement et grâce à une mobilisation forte, Angela Davis est libérée sous caution. Elle comparaît libre à son procès, et le 4 mai 1972 le jury l’acquitte.

A propos de cet épisode de sa vie, elle écrit dans la préface de son autobiographie: « Le seul événement extraordinaire de mon existence ne me concerne pas en tant qu’individu -il suffisait d’une pirouette de l’Histoire pour que tout autre sœur (ou frère) devienne cette prisonnière politique que des millions de gens à travers le monde ont sauvée de la persécution et de la mort ».

Aujourd’hui, Angela Davis 2)Angela Davis est l’auteure de plusieurs livres: Femmes, race et classe (1981); Femmes, Culture et politique (1989); Héritage du Blues et féminisme noir (1999) fait encore partie de ces femmes qui ne s’arrêtent pas de lutter. Militante des luttes sociales et politiques, elle poursuit son combat pour les autres prisonnier·ères politiques noirs, pour les droits de l’homme et contre le racisme, le sexisme. Elle lutte également pour les droits des personnes homosexuelles, et reste très engagée dans les mouvements de femmes noires -notamment pour les prisonnières, celles qu’elles appellent “les invisibles”. Bref, elle représente une des grandes figures du mouvement noir américain intellectuelle, et féministe.

Dans un monde où des guerres font encore rage 3)la Syrie est sous les bombes depuis 2011, où certains pays pratiquent des mutilations génitales – selon les estimations de l’OMS, entre 100 et 140 millions de filles et de femmes dans le monde ont subi des mutilations sexuelles -, des mariages forcés 4)d’après l’ONU 700 millions de femmes sont concernées et 12 millions de jeunes filles mineures selon l’UNICEF, principalement en Afrique subsaharienne et Asie du Sud, des stérilisations forcées 5)Près de 25 000 Japonais ont été stérilisés contre leur gré entre 1948 et 1996 en raison de leur handicap mental ou physique, des cas ont aussi eu lieu au Pérou, au Canada, Afrique du Sud… ou encore où la lapidation est encore en vigueur 6)Nigeria, Soudan, Afghanistan, Pakistan, Somalie, Yémen…, des femmes doivent quotidiennement faire face à ces traumatismes, ces blessures internes, ces combats. Elles doivent se dépasser, veiller sur leurs enfants, soigner leur mari, résister à l’oppression, sortir des carcans sociétaux oppressifs, quitte à fuir leur terre natale. On l’a vu, certaines femmes, de part leur combat sont devenues célèbres mais resteront marquées à vie par ces épreuves. Quand auront-elles le droit à la paix ? Combien faudra t-il encore de Malala, d’Angela, d’Asia pour voir le monde changer ? Combien faudrait t-il de Greta Thunberg avant que le monde réagisse ?

References   [ + ]

1. maladie mentale d’origine psychologique impliquant un trouble du développement neurologique
2. Angela Davis est l’auteure de plusieurs livres: Femmes, race et classe (1981); Femmes, Culture et politique (1989); Héritage du Blues et féminisme noir (1999)
3. la Syrie est sous les bombes depuis 2011
4. d’après l’ONU 700 millions de femmes sont concernées et 12 millions de jeunes filles mineures selon l’UNICEF, principalement en Afrique subsaharienne et Asie du Sud
5. Près de 25 000 Japonais ont été stérilisés contre leur gré entre 1948 et 1996 en raison de leur handicap mental ou physique, des cas ont aussi eu lieu au Pérou, au Canada, Afrique du Sud…
6. Nigeria, Soudan, Afghanistan, Pakistan, Somalie, Yémen…

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