Angèle, album Brol la suite

Angèle, album Brol la suite

Angèle, féministe: C’est oui ou bien c’est non ?

Retour sur le phénomène musicale Angèle qu’on pourrait aussi appeler le “paradoxe Angèle”. Entre féminisme assumé et “féminismewashing”, on vous explique pourquoi.

Capture d'écran du clip "Balance ton Quoi" d'Angèle
Capture d’écran du clip “Balance ton Quoi” d’Angèle.
Réalisation : Charlotte Abramow et production : Big Productions

“Laisse moi te chanteeeer”… “Tout est devenu floooouu”…, “Tout, il faudrait tout oublier”… Qui n’a pas eu ces derniers mois ces airs dans la tête durant toute une journée ?! Toutes ces chansons sont l’oeuvre d’Angèle, une jeune artiste belge encore inconnue il y a deux ans. Des textes clairement engagés, un ton vertement tranchant, des paroles féministes qui claquent, la chanteuse détonne au sein d’un univers musical féminin plutôt lisse. Gros plan sur LE phénomène Angèle : entre féminisme, bien-pensance et supercherie ? 

Une chanteuse qui casse les codes

Angèle c’est avant tout des paroles qui font mouche dans une bouche “ultra féminine”. “2018 j’sais pas c’qui t’faut / Mais je suis plus qu’un animal. (…) Bah faudrait p’t’être casser les codes / Une fille qui l’ouvre ça serait normal” (Balance Ton Quoi, Album Brol). En plein contexte post #BalanceTonPorc et après s’être fait insultée chez elle, dans le métro, Angèle s’empare du sujet du sexisme et dénonce avec humour et malice les dérives du consentement. Dans “Balance Ton Quoi”, Angèle frappe fort et s’adresse à ces gros  lourdingues qui sifflent les femmes dans la rue, nous regardent comme si on était un de ces burgers super appétissants d’une grande chaîne de fast-food ou encore nous abordent avec des “hé Mademoiselle”. Elle somme les machos et autres misogynes de changer de comportement : “Même si tu parles mal des filles je sais qu’au fond t’as compris (…) / Un jour peut-être ça changera”, voilà ce qu’elle souhaite !

Dans le clip du titre, on y voit un Pierre Niney dans le rôle d’un de ces balourds qui ne sait pas trop quand une fille veut ou ne veut pas. «Quand une fille dit non, ça veut souvent dire … oui, non?», demande t-il. «Quand elle dit non, ça veut dire non!», le coupe Angèle d’un ton sec, comme pour rappeler qu’on a pas besoin d’interpréter autre chose ou de voir autre chose qu’un NON dans un NON. 

Très vite et malgré elle, Angèle devient l’icône de toute une génération qui se retrouve dans ses paroles. Au micro de la radio France Inter le 31 janvier dernier, Angèle explique que lorsqu’elle a écrit “Balance Ton Quoi”, elle n’était pas dans une logique de positionnement féministe: “J’ai écrit d’une manière super naïve à ce moment-là, sans connaître grand chose sur le combat du féminisme”. Elle déclare aussi: “C’est marrant qu’on me nomme porte drapeau du féminisme alors que finalement je suis dans une place super confortable”. Angèle montre là qu’elle est consciente de son statut de “privilégiée” : une femme qui est  bien insérée dans la société, et même reconnue comme artiste par cette dernière, qui répond à tous les critères de beauté et aux codes de la féminité, et surtout une femme qui a de l’influence et qui sait se faire entendre.

Au passage, Angèle en profite dans son clip pour aborder un sujet tabou (déjà évoqué sur notre blog ICI), le sujet des poils féminins. Allongée dans l’herbe les bras à l’air au-dessus de la tête, c’est une Angèle aux aisselles fièrement poilues qu’on découvre. Celle qui représente tout dans l’idéal de la beauté féminine (cheveux longs, blonds, dimensions parfaites, jeunesse…), nous montre là qu’elle sait maîtriser l’autodérision. De quoi, une nouvelle fois, lutter contre les stéréotypes et le sexisme ordinaire. Et ça, on valide !

Capture d'écran du clip d'Angèle "Balance ton Quoi"
Capture d’écran du clip d’Angèle “Balance Ton Quoi”. Réalisation : Charlotte Abramow et production : Big Productions

 

Engagée mais…

On l’aura donc compris, que ce soit dans “Balance Ton Quoi” ou bien dans son dernier titre “Oui ou non”, Angèle n’a pas sa langue dans sa poche et met (entre autres) le comportement des mecs cis à l’amende. Dans une récente interview accordée au magazine 7 à 8, Angèle explique qu’elle est entourée de féministes, sa maquilleuse, Ophélie, étant une fervente militante, ou encore Charlotte Abramow, photographe belge et réalisatrice du clip “Balance Ton Quoi”. Elle a également soutenu financièrement, grâce à la vente de vêtements réalisés dans le cadre du clip “Balance Ton Quoi”, deux associations 1) une association belge Centre 320 Rue Haute, et une française La Maison des femmes, à Saint-Denis venant en aide aux femmes.

Sans parler du fait que la jeune belge ne fasse pas que dénoncer en chanson mais aussi sur les réseaux sociaux. Elle s’est indignée il y a peu contre les 25 sénateurs américains (masculins) qui ont voté une loi interdisant l’avortement. « On est vraiment en 2019 ? » a -t-elle commenté.

Oui mais voilà, si on remonte le parcours d’Angèle, il faut rappeler qu’à ses débuts, elle a commencé dans la musique en faisant les premières parties du rappeur Damso. Damso ? Mais oui ! Ce rappeur plein de poésie qui lance des propos du genre : “Le cul entre deux chaises, la queue entre deux fesses / Tu veux prendre cher dans le boule, ça te coûtera la peau des fesses” (Ma Putain) . Et que dire de cette phrase si douce à nos oreilles “Dévergondée, la tepu est mal vêtue / J’la baiserai direct sans mettre de doigt” (Quedelavie).

Alors c’est là qu’on est déçu.es. C’est ici même qu’on se dit qu’on a raté quelque chose, que ce n’est pas possible, qu’on est passé à côté d’un truc. Que ce n’est pas la même Angèle, féministe, fière de défendre les femmes, qui lutte contre les harceleurs, les voyeurs, qui chante l’amour lesbien dans “Ta reine” et l’Angèle qui est montée sur scène aux côtés du rappeur. Et pourtant, si ! Malgré sa jeunesse, elle était toutefois consciente des textes de Damso au moment où elle a accepté de faire ses premières parties. 

D’ailleurs, à ce sujet, la journaliste du magazine 7 à 8, l’interroge sur ses liens avec le rappeur au goût prononcé pour l’amour, la mélancolie, la beauté des femmes… Angèle s’accorde a dire : “C’est totalement paradoxal (…) Je me suis dit est-ce que j’ai ma place là ? Arrivée en première partie seule sur scène avec mes textes, mes chansons, j’avais un peu l’impression d’être sur le terrain. Je me suis dit je vais aller face à des mecs qui ne savent même pas ce qu’est le féminisme, (…) c’était une manière [faire ses premières parties] de dire moi aussi j’ai des couilles et je suis là”. Mouais… ou comment se dépatouiller d’une situation dans laquelle on était pas super à l’aise…

Celle qui a remporté vendredi 14 février dernier le titre de “Concert de l’année” lors des Victoires de la Musique 2020, poursuit et explique qu’elle a déjà discuté avec Damso sur la profondeur de ses textes mais déclare:  “On ne peut pas demander du jour au lendemain à un rappeur qui a ses codes basés sur le sexisme de changer et de le blâmer”. La jeune belge qui cumule 50 millions de vues sur Youtube et plus de 2 millions d’abonnés sur son compte Instagram, se jouerait-elle de nous ? Ferait-elle des chansons à tendance féministe pour essayer de changer les choses ou juste pour vendre plus d’albums ? Souhaite t-elle réellement faire prendre conscience et s’engager pour interpeller sur ce fait de société ? Elle termine son interview avec une note d’espoir en parlant du cas Damso:  “Je ne crois pas que c’est moi qui vais l’aider à changer. On change tous ensemble”.

Capture d'écran du clip "Oui ou non" d'Angèle
Capture d’écran du clip “Oui ou non” d’Angèle. Réalisation : Brice VDH

Entre féminisme et contradictions

Alors quoi penser de tout ça ? Ne plus écouter l’artiste belge ? Boycotter ses textes, ses mélodies entêtantes et tenter de passer outre sa pop colorée ? On a retourné le problème dans tous les sens et la vérité c’est que ce n’est pas si simple ! L’idée n’est pas tant de critiquer la chanteuse, encore moins de la détester ou de la dénigrer. Ses paroles sonnent vrai aujourd’hui et ont (sûrement) beaucoup de résonance chez les jeunes filles et jeunes garçons. Il s’agit plutôt de voir les choses dans leur globalité. De tout temps, on a critiqué les femmes féministes trop jolies pour faire du féminisme (je vous invite à revoir des articles publiés sur Anne-Cécile Mailfert quand elle était porte parole d’Osez le féminisme ! et en même temps chroniqueuse au Grand Journal de Canal+ – feu le Grand Journal, feu Canal+). A l’inverse, on a tendance à juger les femmes pas assez belles par rapport aux normes de  la société et qui ne rentrent pas dans les codes de la beauté prédéfinie comme telle, qui passent à la TV.

Autre exemple: combien de fois dans le magazine ELLE s’étonne t-on de voir des articles défendant les droits des femmes, entrecoupés par des publicités pour des crèmes et sacs à main de grands groupes industriels peu soucieux des conditions de travail des femmes et enfants qui fabriquent leurs produits ? Combien de fois s’offusque-t-on en passant du coq à l’âne au fil des pages du magazine ? Tantôt l’accent est mis sur une exposition qui se dit féministe, tantôt on découvre le dernier guide du “Comment s’habiller en ville quand il pleut” ou encore “Comment perdre 3 kilos en 1 semaine”. Que de contradictions ! Et il existe de nombreux exemples.

Mais je pense sincèrement qu’aujourd’hui,  il ne s’agit pas de savoir si dans le fond Angèle est vraiment féministe, si elle est trop jolie ou trop blonde pour en parler, si elle mérite ce succès alors qu’elle a côtoyé Damso. Je pense sincèrement qu’aujourd’hui,  joli.es, moche.s, poilu.es ou non, chacun.e peut être féministe. Toutes les volontés, tous les hommes “pro-féministes” et les femmes (poilu.es. ou non) sont les bienvenu.es dans la lutte contre le sexisme dit “ordinaire”. Il n’y a pas de petite blonde belge nommée Angèle qui compte, pas plus que de grande féministe pour se faire entendre et peser dans la balance du changement sociétal !

Brun.es, roux.sses, grand.es, tailles de guêpe ou non, tout le monde est constitué de contractions, d’antagonismes, de paradoxes… et le féminisme lui-même est parfois complexe et paradoxal. Finalement, l’incarnation du féminisme, dans le fond, est-ce que ce n’est pas juste d’être une femme ou un homme fier.e de l’être, libre, qui s’assume et qui assume ce qu’il.elle dit, ses contradictions et imperfections comprises ? 

 

 

References   [ + ]

1. une association belge Centre 320 Rue Haute, et une française La Maison des femmes, à Saint-Denis

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